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Posted: 7th février 2011 by RJ in Carnet
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Roland jaccard

LES NÉCROPOLES D’EMILIENNE FARNY

Posted: 17th mai 2013 by RJ in Carnet
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Émilienne Farny 1Il y a peu de choses à dire sur Emilienne Farny, sinon qu’elle a du génie. Elle vivrait à New-York, Berlin ou Tokyo, chacun en serait convaincu. Mais elle souffre d’un sévère handicap : elle occupe un modeste atelier à Lausanne, fuit les mondanités et ne se soucie que très modérément de sa notoriété. Sa peinture lui suffit. Certes, comme David Hockney, elle aime les piscines, surtout vides en hiver. Certes, elle aime les films américains des années cinquante en noir et blanc. Certes, elle a conservé intacte sa passion pour Marlon Brando. Et, ce qui me la rend proche, elle vomit le bon goût qui, comme chacun sait ou devrait le savoir, est le contraire de l’art.

Pas surprenant avec un tel background qu’elle ait choisi de partager un peu de son existence avec mon ami Michel Thévoz, l’esprit le plus brillant de l’arc lémanique et le fondateur de la Collection d’Art Brut à Lausanne. Il y a d’ailleurs dans la peinture d’Émilienne Farny un côté brut de décoffrage qui la situe entre la pop culture américaine des années soixante – Andy Warhol et Roy Lichtenstein en tête – et les paysagistes helvètes, l’esprit destroy en plus. Le bonheur suisse, Émilienne Farny le vitriole, rien n’échappant à son regard sarcastique qui métamorphose avec jubilation chantiers, motels, Émilienne Farny 2panneaux de signalisation en éléments d’une nécropole peuplée de zombies. La Suisse n’étant bien sûr qu’une métaphore du monde, la plus délicieuse et la plus morbide tout à la fois.

Nous n’avons en général tous tant que nous sommes que deux certitudes. La première est que nous allons mourir. La deuxième est que tout ce que nous avons fait était faux. Êmilienne Farny en a une troisième : c’est qu’elle nous survivra par son art de la composition. C’est ce que j’appelle : avoir du génie.

© 2013 Roland JACCARD

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J’ai retrouvé par hasard cette lettre d’Octave Mannoni pour lequel j’éprouvais une réelle affection et une immense admiration. Normalement, elle aurait dû figurer dans les Archives de la Bibliothèque Nationale Suisse. Je l’ai retrouvée dans un tiroir à côté du témoignage d’un patient de Lacan, témoignage qu’il m’avait personnellement adressé. Je le mettrai un jour sur ce blog. Je ne pense pas trahir ainsi leur confiance, Octave Mannoni n’ayant dit que je pourrais faire de cette lettre l’usage qu’il me plairait…

Tout ceci appartient désormais à l’histoire de la psychanalyse. Je le fais donc sans esprit de polémique, uniquement par fidélité à Octave Mannoni et pour enrichir la connaissance d’une discipline qui m’a passionnée pendant des années et qui, aujourd’hui, me laisse indifférent. Mettons que je garde Freud et son premier Cercle Viennois dans mon cœur… et que le reste, je le cède bien volontiers au au plus offrant. Il en est un peu de même du septième art. Ma passion pour le cinéma, surtout américain, est intacte jusqu’à " Rio Bravo " . Elle s’est ensuite progressivement éteinte. La qualité d’émotion que je dois à Howard Hawks, à Fritz Lang, à Otto Preminger, à Billy Wilder, à Preston Sturges, à John Ford, à Anthony Mann, à Elia Kazan ( j’arrête ici cette liste… ), je ne l’ai pas vraiment retrouvée ensuite. Peu importe d’ailleurs. Revenons à cette lettre d’Octave Mannoni. Même si l’on ne s’intéresse pas vraiment à la psychanalyse lacanienne, on y apprendra ce que c’est que de savoir lire et écrire.

A propos de Lacan-1
A propos de Lacan-2

© 2013 Roland JACCARD

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Les néons de Tokyo lui rendaient les yeux de son enfance et le Enrico’s bar de San Francisco soignait ses insomnies.

1. Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus

Pour ceux qui, comme moi, n’aiment que les livres qui ne forment pas un tout, qui sont chaotiques, qui sont impuissants, Richard Brautigan devrait être leur homme. " La Pêche à la truite en Amérique " ( 1967, deux millions d’exemplaires vendus, certains de ses lecteurs lui envoyaient des truites et Brautigan faisait même imprimer son numéro de téléphone au dos des jaquettes au cas où des jeunes filles voulaient le joindre et partageaient son goût pour les soap opéras… ) est un texte éclaté qui parle de tout, sauf de la pêche à la truite… Pendant quinze ans, il répétera : " But it is not about trout fishing ! " Puis, il se tirera une balle dans la tête avec son Smith and Wesson, calibre 44. " Nom de Dieu, les conneries qu’on va écrire sur moi après ma mort ! ", disait-il. Finalement, on n’a pas écrit tellement de conneries sur lui. On a préféré oublier ce Baudelaire Yankee, surtout aux États-Unis. Un oubli que je ne m’explique pas, tant Richard Brautigan était à lui seul, à côté de ses potes de la Beat Generation qu’il retrouvait au Enrico’s Bar de San Francisco, une légende. Il donnait l’impression de se foutre de tout et pourtant il était capable de faire tenir une tragédie grecque dans un thé à coudre, disait Philippe Djian. Il passait pour l’écrivain le plus gauche et le plus bizarre, le plus weird en un mot, des États-Unis. Un sacré titre de gloire pour l’auteur de " Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus."

" Nous tenons, écrivait-il, chacun notre rôle dans l’histoire. Le mien, ce sont les nuages." il disait aussi : toutes les filles devraient avoir un poème écrit rien que pour elles. Pour l’une d’elles, qui n’avait que quatorze ans, il paiera le prix fort : la prison, l’hôpital psychiatrique. Douze séries d’électrochocs. Il s’écrivait alors de longues lettres à lui-même pour s’assurer qu’il n’était pas encore un nuage. Il ‘avait pas vingt ans. Mais il savait déjà qu’ il ferait de sa vie la matière première de son art. Noël, m’a-t’il raconté, était un vrai problème pour lui : il le passait dans des théâtres pornos. Voilà qui me l’a rendu proche. Il n’avait aucun sens musical, mais achetait des disques uniquement pour les filles sur les couvertures. Voilà qui me l’a rendu encore plus proche. Il attendait des femmes un amour inconditionnel et des pardons successifs. Il haïssait les féministes. Comment n’aurais-je pas pu aimer Richard Brautigan ?

2. Le record du monde des refus

S’il y a un bibliothèque insolite, c’est bien celle que décrit Richard Brautigan dans " L’Avortement ". Située près de Sacramento Street, à San Francisco, ouverte vint-quatre heures sur vingt-quatre, elle accueille les manuscrits refusés. Les auteurs viennent eux-mêmes les déposer. Personne ne les emprunte jamais. Personne ne vient les lire sur place. Mais tous sont enregistrés et archivés scrupuleusement, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois.

Un certain Charles Green est passé l’autre jour pour remettre son livre : " Bel amour, toujours. " il approchait de la soixantaine et a confié à Richard qu’il était à la recherche d’un éditeur depuis qu’il avait mis le point final à son manuscrit. Il avait alors dix-sept ans. " Ce livre, a-t-il dit, détient le record absolu des refus. Il m’a été retourné 459 fois et maintenant j’ai perdu tout espoir. " Richard Brautigan se souvient de cette fillette – elle avait à peine huit ans et portait une jolie robe blanche – qui avait simplement murmuré avant de s’éclipser :  » C’ est un livre sur les coquelicots. " il avait noté son nom dans le registre, Barbara Jones, et le titre :  » Coquelicot joli. " Il se souvenait également de ce type insignifiant, Samuel Humber, qui avait écrit :  » D’abord le petit déjeuner  » et qui lui avait longuement expliqué combien il est essentiel de prendre son petit déjeuner, surtout quand on voyage, et que c’est une chose que trop de guides touristiques oublient. C’est pour rappeler à quel point le petit déjeuner est vital qu’il avait sacrifié cinq années de son existence à écrire ce livre. Il ne comprenait pas pourquoi aucun éditeur ne s’y était intéressé.

Mais ce que Richard n’avait jamais oublié, c’était cette nuit d’hiver où, alors qu’il mettait du sucre dans son café, il avait entendu tinter la cloche. Il avait allumé les lumières dans la bibliothèque et avait sursauté en voyant une jeune fille d’une incroyable beauté, avec des cheveux noirs qui lui tombaient sur les épaules comme des éclats de chauve-souris, et qui attendait qu’il la laisse entrer. Elle tenait un paquet sous le bras. Il lui demanda ce qu’elle lui apportait de beau. " J’espère que je ne vous dérange pas. Il est tard. " Après l’avoir rassurée, Richard lui demanda quel était le sujet de son livre. " Le sujet, le voici… " Et, brusquement, elle se dévêtit. " C’est mon corps. Je le déteste. Il est trop grand pour moi. C’est le corps de quelqu’un d’autre. Ce n’est pas le mien. " Puis, elle se mit à pleurer. La scène était grotesque, mais Richard restait fasciné par la sensualité de ce corps incroyablement excitant, tout en observant son visage qui était du Botticelli et qui lui donnait envie de voyager dans l’éther.

C’est en lisant ce passage du récit de Richard Brautigan dans le Shinkansen qui la conduisait à Tokyo qu’une jeune Japonaise, Akiko Yoshimura, mariée depuis quelques jours, prit la décision la plus surprenante de son existence : partager sa vie avec Richard Brautigan. Il était déjà oublié aux États-Unis, mais encore une star au Japon. Akiko savait par la presse qu’il logeait au Keio Palace. Elle s’y rendit aussitôt.
Richard regardait un film policier dans sa suite quand le téléphone sonna. La réception lui passa une jeune fille qui, défiant toutes les conventions, voulait le voir.

Intrigué, il la reçut. Elle était nerveuse. Pour elle, la vie et la mort étaient identiques. Elle percevait qu’il en était de même pour lui. Elle était déjà amoureuse de Brautigan après l’avoir lu. Elle le devint plus encore dans cette suite du Keio Palace. Elle demeura un mystère pour lui. En la contemplant, il se demandait de quelle bibliothèque elle s’était échappée, de quel manuscrit elle était le rêve. Le sien sans doute. Les rêves des écrivains ont ceci de particulier qu’ils finissent toujours par prendre forme. Richard avait rêvé d’être un humoriste américain à Tokyo amoureux fou d’une geisha. Il l’était enfin.

3. Vingt ans de ratage

C’est alors que je l’ai croisé avec Akiko au Keio Palace. Je l’ai revu au bar de l’hôtel devant une bouteille de whisky, toujours vêtu de la même veste sombre ornée de badges fantaisistes et de son chapeau gris élimé, avec sa moustache jaune qui lui donnait un air anachronique. Déjà passablement éméché, il me parla de Fred Pinkus qui avait déposé dans sa bibliothèque un manuscrit intitulé " Encre d’imprimerie. " C’était un ancien journaliste, me confia-t-il, et son livre écrit à la main sur des feuilles tachées par le whisky, était quasiment illisible. " Et voilà vingt ans de ma vie… ", a-t-il ajouté en quittant la bibliothèque d’un pas chancelant. Richard considérait ce Fred Pinkus comme son double. Vingt ans de ratage. Et maintenant un miracle s’était produit à Tokyo. Ce miracle, c’était Akiko. Il s’accrochait à moi et voulait savoir si c’était bien réel. Je lui ai dit : " Bien sûr !  » . Mais je songeais en le voyant tituber " Plus dure sera la chute. " Il le pressentait sans doute, lui qui avait écrit cette phrase qui m’avait bouleversé : " Quand une Japonaise vous quitte, c’est la vie qui s’en va. " J ‘étais payé pour le savoir. Tous les deux, nous partagions la même passion pour les Japonaises. Tous les deux, nous écrivions pour raconter ce que c’est que d’être dans notre peau. Tous les deux, nous retrouvions les yeux de notre enfance dans les néons de Tokyo. Mais Richard passait plus de temps au bar du Keio et moi au bord de la piscine. Je ne suis plus jamais retourné au Keio, mais je relis souvent ses  » Poèmes Japonais ". Surtout celui-ci :
" Je l’aime bien, ce chauffeur de taxi
Qui fonce dans les rues sombres de Tokyo
Comme si la vie n’avait aucun sens
Je ressens la même chose. "

4. Le romantisme morbide de Kazuo Kamimura

J’ignore si Richard Brautigan a lu les mangas de Kazuo Kamimura, mais c’est probable : le romantisme morbide et l’esthétique éclatée de Kamimura ne pouvaient que le séduire. Kamimura est mort deux ans après Brautigan, en 1986, d’un cancer du pharynx. Il avait quarante-cinq ans et déjà une œuvre prolifique derrière lui. Tarantino s ‘en inspirera. Il insérait volontiers des haïkus dans ses dessins de jeunes filles. Elles ressemblaient à Akiko. Elles rendaient Richard proches de l’extase. " Maria " vient d’être éditée en deux volumes aux éditions Sensei. Quant au " Fleuve Shinano ", sans doute son chef-d’œuvre, il illustre à merveille ce poème de Brautigan :
" L’amour est plus cruel
Que le couteau
D’un homme
Qui tranche
La gorge
De quatre enfants "


Kazuo Kamimura

© 2013 Roland JACCARD

LES WHATEVERS DE ROLAND JACCARD

Posted: 24th avril 2013 by RJ in Carnet
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Les whatevers de Roland JACCARDBeigbeder et Schiffter
© 2013 Roland JACCARD

MON PÈRE AVAIT RAISON

Posted: 20th avril 2013 by RJ in Carnet
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Lorsque, enfant, je me promenais avec mon père, il m’enseignait que l’homme qui s’étudie ne s’analyse pas seulement : il se crée. Il me conseillait également de tenir mon " journal ", ce que je fis dès ma douzième année.

Plus tard, quand je lui soumis mes premiers essais littéraires où je tentais non sans maladresse, ni application, d’affirmer mon originalité, il se moqua doucement de moi : " Rien n’est plus commun que de se croire hors du commun, me dit-il. En fait, voyez-vous, les idées, même celles qui nous semblent être les plus personnelles, les plus intimes, échappent au temps, comme si elles provenaient de quelque fond originel de l’âme, d’où s’élève l’esprit éphémère de l’être individuel. Ce n’est pas nous qui les faisons, ce sont elles qui nous font, comme une plante qui va porter des fleurs, donner des fruits et des graines, puis se faner et mourir. "

Il me tenait également sur les humains des propos qui, pour autant que je les comprenais, m’impressionnaient par leur caractère désabusé. Ma propre expérience devait m’apprendre qu’ils n’étaient que réalistes. " Si vous désirez une image de l’avenir, me disait-il sans jamais se départir de son sourire malicieux, imaginez une botte piétinant un visage… éternellement. "

En familier de Balthasar Gracián, il me répétait volontiers qu’il n’y a pas grand-chose à faire dans ce monde, " sinon y patauger, tâchant de s’en tirer du mieux qu’on pourra. Croyez-moi, les hommes vous feront peu de cadeaux, ajoutait-il. Si vous voulez avoir une vie, il vous faudra la voler. "

À cette fin, il me mettait en garde contre les " bons sentiments ", alors que seules comptent l’âpreté au gain et la volonté de puissance. Il flairait d’ailleurs toujours une insolite probité d’esprit chez quiconque s’abstenait de professer des idées généreuses.

Par dessus-tout, il aimait citer son cher Marc Aurèle : " Ce concombre est amer, jette-le ! Des ronces entravent le chemin, évite-les ! Ne demande pas : pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi ? " À l’absurdité du réel, il refusait la niaiserie d’une explication.

Il m’invitait enfin à tout faire, à tout dire, à tout penser en homme qui peut sortir à l’instant de la vie. " Celui qui peut mourir, ne peut être contraint, ajoutait-il. C’est là notre seule liberté. " Il m’incitait également à apprendre à mourir avant de mourir. " Si vous ne vous entraînez pas à la mort, jamais vous ne pourrez acquérir la paix de l’esprit. " Quant au bonheur, il consistait, selon lui, à désirer ce que l’on possède déjà. À vrai dire, je ne lui ai jamais connu d’autre ambition que de régner sur lui-même. Sa mesure lui suffisait. La liberté n’était pas sont but, elle était sa propriété. Le dernier usage qu’il en fit, fut son suicide. Il jugeait que la plaisanterie avait assez duré.

Mon père

© 2013 Roland JACCARD

SWEET SIXTEEN

Posted: 17th avril 2013 by RJ in Carnet
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Rachel
Elle avait seize ans et nous avait laissé ce mot sublime de perversité et de désespoir : " Je pars pour un long voyage. Si j’échoue, qu’on s’assemble pour célébrer ma résurrection avec une bouteille de Clicquot. Si je réussis, je demande à n’être enterrée que lorsque je serai tout à fait morte, car il est très désagréable de se réveiller dans un cercueil sous la terre. Ce n’est pas chic ! "

© 2013 Roland JACCARD

LE RETOUR DE MONSIEUR SPLEEN

Posted: 13th avril 2013 by RJ in Carnet
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Ce cher Alain Bonnand qui a autant de générosité que de talent – et que j’ai eu le privilège d’éditer – m’envoie à intervalles réguliers des livres anciens dont il a envie de partager le plaisir qu’ils lui ont procuré. Récemment, ce fut le cas d’Henri de Régnier dont les aphorismes me mirent en joie. En voici, une dizaine que je vous livre en vrac.

I. Si tout le mal qu’on dit des femmes était vrai, elles seraient bien près de la perfection.
2. Ce qu’une femme appelle " travailler à notre bonheur ", c’est faire ordinairement tout ce qu’il faut pour le détruire.
3. Comment se fait-il qu’entre un travail qui vous plaît, et une femme qui vous ennuie, ce soit toujours la femme qu’on choisisse ?
4. La fidélité en amour n’est que la paresse du désir.
5. Il y a un grand livre que nous n’écrirons jamais et qui pourrait s’intituler : Forces perdues.
6. Il y a chez les femmes on ne sait quoi d’intolérable qui fait que nous ne pouvons pas nous passer d’elles.
7. Si Don Juan m’avait rencontrée, pense-t-elle, il n’y aurait peut-être qu’un nom, au lieu de mille et trois, sur sa fameuse liste !
8. Il n’y a ni discrets, ni indiscrets. Les uns redisent tout de suite ce qu’on leur a conté. Les autres le répètent plus tard. Et tous inventent ce qu’on ne leur a pas dit.
9. Les gens du monde se réunissent moins pour goûter le plaisir d’être ensemble que pour s’en répartir l’ennui.
10. Vivre avilit.

Si ces quelques aphorismes d’Henri de Régnier vous ont mis en appétit, alors lisez : " Monsieur Spleen " de Bernard Quiriny. Et même si vous les jugez un peu pâles, ne vous privez pas des notes sur Henri de Régnier qu’il nous livre avec un humour déconcertant. C’est vrai, dit-il, pourquoi s’intéresser à ce vieux croûton ? Littérairement, Gide et Breton ont tranché : lecture inutile, écrivain mineur qui n’a rien d’actuel, à part les thèmes généraux et éternels qu’on ressasse partout ? Tout simplement pour trouver ce que Régnier a cherché toute sa vie dans l’écriture, " le plaisir délicieux et toujours nouveau d’une occupation inutile. "

Bernard Quiriny pose même un question à laquelle on se gardera bien de répondre : et si, anachronique au vingtième siècle, Henri de Régnier redevenait actuel aujourd’hui ? Anachronique, donc actuel. Pouquoi pas ? Mais si Quiriny en parle si bien, c’est pour le plaisir qu’il lui a donné, parce qu’il était triste et flegmatique, parce qu’il avait des principes où il se retrouvait, parce qu’il portait très bien le monocle, parce qu’il avait l’obsession du passé, parce qu’il était sédentaire avec acharnement… parce qu’il était " Monsieur Spleen " . Monsieur Spleen, jeune encore aspirait à la vieillesse. " Je voudrais, écrivait-il, épuiser hâtivement le charme de tout et arriver à une vieillesse d’âme qui rendrait la mort facile à la jeunesse de mon corps. " il s ‘est toujours voulu hors du monde. Une ambition qui n’est pas à la portée du premier venu et que l’essai de Bernard Quiriny réduit à néant : Mister Spleen is back.

Mister Spleen

© 2013 Roland JACCARD

MATZNEFF ET JACCARD

Posted: 11th avril 2013 by RJ in Carnet
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Matzneff et Jaccard à la piscine Delignyarticle Roland

LE NIHILISME APOCALYPTIQUE D’ALBERT CARACO

Posted: 8th avril 2013 by RJ in Carnet
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Albert Caraco1. À QUOI BON JOUER LES PROPHÈTES ?

Albert Caraco était un homme courtois, approuvant toutes les sottises et se gardant de paraître plus savant ou plus spirituel qu’il ne l’était. C’est ainsi qu’il se décrit et c’est ainsi qu’il m’est apparu quand je l’ai croisé à Lausanne aux éditions L’Âge d’Homme, à la fin des années soxante. Il vivait alors avec son père au Beau-Rivage Palace et publiait en Suisse, ce qui permettait aux critiques français d’ignorer son œuvre. Cet homme effacé, presque insignifiant, portait en lui un secret, un secret que je découvre aujourd’hui seulement, prés de quarante ans après sa mort. Ce secret, c’est qu’il concoctait une œuvre si féroce, si dévastatrice, si prophétique qu’il fallait être mentalement dérangé pour y succomber. Lui-même, il le pensait, ne pouvait qu’en être la victime consentante. Il vivait dans l’ombre de la mort. Et son père, Monsieur Père, était le dernier lien qui l’attachait à la vie. En le voyant dormir, il songeait que s’il ne s’éveillait pas un beau matin, il le suivrait de bonne grâce. Il ne tenait pas à marcher sur ses traces. " Ah ! Quelle horreur que la vieillesse ! Plutôt mourir sept fois ! ", écrivait-il. Quelques heures après la mort de Monsieur Père, il se pendit, imprimant ainsi à son œuvre un sceau d’authenticité dont nul ne se soucia.

Le suicide de Caraco passa aussi inaperçu que ses livres. Il n’était pas un rentier du désespoir. Il était le désespoir même. Si je suis passé à côté de lui, comme beaucoup d’autres, c’est que ses propos racistes m’insupportaient et que la préciosité de son style me déconcertait. En réalité, il avait tout simplement du style et se montrait plus clairvoyant que nous ne l’étions alors, surtout quand on collaborait au quotidien " Le Monde " qu’il tenait pour la plus méprisable des gazettes. Il soutenait que la France, après avoir collaboré avec les Allemands, avait une seconde fois en une génération choisi le mauvais parti, celui des nations arabes par haine invétérée des Juifs. " Ce que la France, écrivait-il, ne pardonne pas au peuple d’Israël, c’est d’avoir retrouvé le chemin de l’honneur et de n’avoir pas capitulé comme elle. Au moment où les Juifs sont devenus un peuple militaire, la France aura cessé de l’être ( … ) Les misérables rédacteurs du " Monde " se trompent avec application et depuis force années, ce qu’ils écrivent paraît destiné plus souvent aux Arabes qu’aux Français, ils arabisent les Français, ils les négrifieront bientôt… " J’étais un de ces misérables rédacteurs. C’est dire si, en dépit de mon admiration pour Israël, l’amère pilule caracolienne me restait au travers de la gorge. Certes, mon ami Cioran tenait à peu près les même propos dans l’intimité. il n’était pas loin de penser, comme Caraco, que les Arabes étaient un peuple en trop rongé par le fanatisme pour lequel la castration serait une charité. Étant totalement étranger à toutes formes de racisme, je ne pouvais que l’être à celui de Caraco ou de Cioran. Il est vrai qu’ils étaient l’un et l’autre des lecteurs d’Oswald Spengler et moi de " Salut les Copains " dans un premier temps et de " Playboy " ensuite. De Freud enfin. Mais, comme eux, je ne doutais pas que la tolérance est une duperie et le respect une forme de délire hypocrite. Quant " à la fraternité, je n’étais pas loin d’être en accord avec Caraco quand il écrivait dans son " Bréviaire du chaos " que nous oublions un peu facilement que ceux d’en face sont des mendiants et des vengeurs, laids, malsains, vicieux, cruels et despotiques, plus roués et menteurs que nos sophistiques à la mode. Il visait Sartre, bien sûr, et à travers lui tous les faux-monnayeurs d’un monde plus juste.

2. L ‘HÉRITIER DE NIETZSCHE

Rien ne serait plus faux que d’imaginer Albert Caraco sous les traits d’un vieux ronchon, vivant reclus et nourrissant par dépit une vision du monde un peu rance. Il naît à Constantinople le 8 juillet 1919 dans une famille de banquiers juifs. Soucieux de donner à leur fils unique l’éducation la plus cosmopolite, ses parents l’entraîneront successivement à Vienne, à Prague, à Berlin, puis à Paris où il fera ses humanités à Janson-de-Sailly , avant qu’il ne soit obligé de s’exiler en Amérique latine où il obtiendra non sans mal la nationalité uruguayenne qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1971. Il écrira indifféremment, comme Cioran d’ailleurs, en allemand, en espagnol, en anglais et en français, goûtant les civilisations à leur apogée : la France du XVIII siècle, la Chine des Ming et, bien sûr, l’excentricité des écrivains anglais – le docteur Samuel Johnson notamment – et la profondeur des philosophes allemands. Caraco se considérait d’ailleurs comme l’héritier de Schopenhauer et de Nietzsche. Il ne doutait pas qu’un jour, un jour lointain certes, les Français finiraient par l’adorer, tout comme les Allemands ont adoré Nietzsche : " J’écris le français comme Nietzsche l’allemand, je me sens l’héritier du philosophe et l’on m’appellera demain le légataire du prophète ", écrit-il dans " Ma Confession ". Ce jour tant attendu est-il enfin arrivé ? C’est fort probable. Caraco était inaudible. Il est en passe de devenir l’auteur européen par excellence. Un penseur sereinement et froidement athée qui ne se fait d’illusions sur rien, traitant Dieu comme un monstre, les théologiens comme les architectes de chambres de torture, Kant comme l’auteur d’un chef d’œuvre de naïveté avec son projet de paix perpétuelle. Il se moquait également de l’ amour maternel, un préjugé dont il convenait par simple hygiène intellectuelle de se débarrasser au plus vite, ce qu’il fit dans un livre sublime : " Post Mortem " qui débute ainsi : " Madame Mère est morte. Je l’avais oubliée depuis assez longtemps, sa fin la restitue à ma mémoire, ne fût-ce que pour quelques heures, méditons là-dessus, avant qu’elle retombe dans les oubliettes. Je me demande si je l’aime et je suis forcé de réponde : Non. "

Par ailleurs, Caraco considère le plaisir sexuel comme un esclavage, ce qui le conduira à la continence. La seule idée d’avoir des enfants le révulse. " S’il régnait un peu de logique dans les têtes, écrit-il, l’homme ayant six enfants serait un criminel, car il revient au même désormais d’avoir six condamnations ou six poupards. " On lui a reproché ces paradoxes : ils seront bientôt des lieux communs. Inutile d’insister sur ce point : l’amour de la vie rappelle à Caraco l’érection de l’homme que l’on pend. Et il attend de la mort qu’elle l’affranchisse d’une vie qu’il méprise autant qu’il la hait. Rarement un homme aussi discret, courtois et cultivé aura manifesté des sentiments d’une telle violence dans une langue aussi châtiée. Comme me l’écrit Alain Bonnand : " Prodigieux bonhomme, qui aura su tout digérer, sa mère, son père… Cerner le rien avant de s’y retirer. "

3. CIORAN AVANT CIORAN

La pensée de Caraco, comme celle de Cioran, gravite inlassablement autour des mêmes obsessions : le suicide, l’extermination, le racisme, le déclin de l’Occident, la religion, l’inconvénient d’être né, la chasteté et la luxure… Weininger, Wittgenstein et Karl Kraus sont leurs frères d’armes. Si l’un, Cioran, est un ermite mondain, l’autre, Caraco, est un banni. Si l’un feint de ne pas adhérer à ses délires, l’autre ne cesse de s’y plonger… et, parfois, de s’y noyer. Cioran a compris qu’en France, il lui faudrait pour survivre jouer un double jeu. Il avance masqué, dissimulant un passé qui le discréditerait. Caraco ne cache pas son jeu… mais personne ne veut jouer avec lui. Même Cioran le tiendra à l’écart. Il faut lire à ce sujet les souvenirs de Louis Nucera dans " Mes ports d’attache ", un des rares admirateurs avec Raphaël Sorin, de cet imprécateur disqualifié moins par l’outrance de ses propos que par le fait qu’il ne les tourne pas en dérision. Pourtant, il ne manque pas d’humour. Il suffit de lire son " Supplément à la Psychopathia sexualis " de Krafft-Ebing pour s’en convaincre.

Caraco n’est pas homme à prendre des précautions. Ce que Cioran chuchote à ses amis quand il les entraîne avec lui dans ses promenades nocturnes, Caraco le proclame haut et fort. Notamment son mépris pour la France, sa haine des Arabes, les ricanements que lui inspirent les idéaux démocratiques et la pitié condescendante qu’il éprouve quand il écoute un homme de gauche. Il ne déplaît pas à Cioran d’être célébré dans " Le Monde " que Caraco vomit.

Caraco ne transigeait pas : son suicide, à cinquante-quatre ans, dans la solitude la plus totale était la conclusion logique de son nihilisme apocalyptique. Cioran, lui, sera enterré en grande pompe dans une église orthodoxe, conclusion non moins logique de son nihilisme frivole. Il est vrai qu’avant de devenir un modèle de l’esprit français, il avait célébré sans retenue le nazisme et plaidé pour un nationalisme roumain semant la terreur. L’eût-il su qu’un Saint-John Perse n’aurait jamais écrit, ni tant d’autres après lui, qu’ " il tenait l’altière pensée de Cioran pour l’une des plus exigeantes aujourd’hui en Europe. " ( Time Magazine du 31 juillet 1968 ).

Pour en savoir plus sur " Cioran avant Cioran ", il faut lire absolument l’enquête de Vincent Piednoir ( éd. Gaussen ), ainsi que l’entretien hilarant sur lequel s’achève le livre. Cioran explique notamment pourquoi dans son œuvre il a escamoté le rôle de l’amour et de la sexualité. J’y reviendrai. Caraco, lui, avait choisi l’abstinence, une forme d’athlétisme douloureux, voire d’acrobatie perpétuelle où l’on se rompt parfois le cou. Par courtoisie, il attendra la mort de Monsieur Père pour prendre congé d’un monde qu’il exécrait, réaffirmant auparavant : " Je suis Raciste, je suis Colonialiste. Je crois en l’inégalité des hommes et je professe la nécessité de les réduire en servitude quand ils sont déplaisants, barbares, ignorants ou pauvres. " Je me demande en mettant un point final à cet article pourquoi je trouvais Caraco odieux dans ma jeunesse et pourquoi je le juge maintenant plus fraternel – plus franc en tout cas – que tous ceux qui professent un humanisme de façade. Je vous laisse le soin de répondre à ma place.

© 2013 Roland JACCARD

ROLAND TOPOR POST MORTEM

Posted: 2nd avril 2013 by RJ in Carnet
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ROLAND TOPOR
Ce qui, dans un premier temps, a dérouté Topor, c’est combien, même décédés, les humains ne changent guère de nature : " Au cimetière comme ailleurs un avare aura du mal à devenir généreux et un lâche courageux. " il a observé également que morts et vivants vont et viennent par troupeaux ( partout l’individu est suspect ), se croisent et s’entrecroisent entre chien et loup selon des itinéraires encore mal établis, mais en respectant des procédures et des rituels très stricts sur lesquels il se propose d’enquêter plus avant. Cela me fera gagner du temps quand je l’aurai rejoint.

Il m’a fasciné avec l’histoire de cet homme, lecteur invétéré de son vivant, qui erre comme une âme en peine s’acharnant à déchiffrer les inscriptions sur les pierres tombales pour tuer le temps. Mais il en a vite fait le tour, et elles ne valent pas de vrais livres. Il prend alors l’habitude de hanter les librairies et les bibliothèques proches du cimetière. Il constate alors combien ses goûts ont changé. Ses écrivains favoris lui tombent des mains. Quant aux auteurs nés après son décès, il les trouve insipides. Il décide alors d’écrire une grande fresque mettant en scène tous les habitants du cimetière, mais ces derniers ne témoignent face à son oeuvre qu’indifférence et ennui. Il en conclut que LES LECTEURS MORTS NE VALENT PAS LES VIVANTS. Mais comment obliger les défunts à lire son œuvre magistrale ? Lui vient alors l’idée de graver au marteau piqueur son manuscrit sur les stèles. Tant mieux si le sommeil des riverains en souffre puisque l’insomnie est mère de lecture. Pourtant, avant la fin du premier chapitre, il a déjà utilisé toutes les pages de pierre disponibles. " Je vais devoir changer de cimetière ! se dit-il. Ce ne sont pas les morts qui manquent ! " Et, sur la dernière dalle, il écrit : " À suivre au Père-Lachaise. "

Woody Allen a dit que l’éternité est ennuyeuse, surtout vers la fin. Je doute qu’elle le soit jamais avec Roland Topor. Il était capable de réveiller les vivants, ce qui n’est pas une mince affaire. Avec les morts qui ont sur les vivants l’avantage de n’avoir plus rien à perdre, Topor mènera le bal. Il n’attend que nous. Rejoignons le au plus vite ! Ne perdons pas notre temps à vivre.

© 2013 Roland JACCARD