Jan Karski, résistant polonais qui raconta au président Roosevelt ce qu’il avait vu dans le ghetto de Varsovie et dans le camp d’extermination d’Izbica Lubelska, est au cœur d’une polémique entre Claude Lanzmann et Yannick Haenel, un jeune romancier. Le premier accuse le second d’avoir falsifié l’Histoire, notamment sa rencontre avec Roosevelt. Le second se défend en arguant des droits du romancier. Dans cette ténébreuse affaire, je donne raison à Claude Lanzmann (et sur le fond et sur la forme).
Mais ce qui m’a intrigué dans cette histoire, c’est le sort de Jan Karski après la Seconde Guerre mondiale. Non seulement sa déception en voyant « Shoah » de Lanzmann et la place très modeste qu’il y occupe, mais toute sa vie. Cet homme de cœur d’une générosité extrême subvenait au besoin de ses proches. Il fit tout pour que son frère puisse fuir la Pologne communiste et lui acheta un ranch au Canada. Résultat : Son frère se suicida, incapable de s’adapter à la vie en Amérique. Jan Karski épousa une jeune ballerine dépressive, persuadé qu’il parviendrait à l’aider. Résultat : elle tenta six fois de se suicider et la septième y parvint en se jetant par la fenêtre sous ses yeux.
Cet homme irréprochable d’un courage incroyable, catholique fervent, qui prit fait et cause pour les juifs, qui alerta les gouvernements anglais et américains dès 1942 sur l’Holocauste, qui fut torturé par la Gestapo, qui déploya une énergie incroyable pour sauver son frère des griffes communistes et son épouse de celles de la maladie mentale, cet homme, Jan Karski, ce héros, illustre mieux que quiconque l’idée que tout ce que l’on entreprend pour autrui finit au mieux par se retourner contre vous, au pire par engendrer de nouvelles catastrophes. Mon cœur me souffle : sois comme Jan Karski. Mon esprit : pratique le non-agir. Jésus et sa croix d’un côté. Lao-Tseu et sa divine indifférence de l’autre. J’ai choisi de ne pas choisir. D’être tantôt l’un, tantôt l’autre. Du moins en théorie. Je préfère ne pas savoir comment j’aurais réagi dans les mêmes circonstances que Jan Karski. Mais mon sentiment est que j’aurais pas été très fier de moi, naviguant entre des sursauts de courage et des accès de lâcheté, incapable de surcroît d’assumer les uns comme les autres. Ce qui l’emporte en dernière instance, c’est la force de caractère. La mienne n’est pas à la hauteur de mes idéaux.
© 2010 Roland JACCARD.
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